Rencontre avec Francis Wolff

Entre recherche philosophique libre et humanisme

Philosophe et professeur émérite à l’ENS, Francis Wolff revient sur son séminaire Les Lundis de la philosophie à l’occasion de sa quinzième année d’existence et fait le lien avec son dernier ouvrage, Plaidoyer pour l’universel.
Francis Wolff
Francis Wolff © service communication de l'ENS

Professeur émérite de philosophie à l’ENS au département de philosophie, Francis Wolff y a aussi été Directeur Adjoint (Lettres et sciences humaines). Il est aussi le fondateur et l’animateur du très réputé séminaire Les Lundis de la philosophie.
Spécialiste de philosophie antique, membre du centre Léon-Robin, il a publié des travaux sur la sophistique, sur Socrate et le socratisme, sur Platon, sur l’épicurisme et surtout sur Aristote. Il a aussi travaillé sur l’histoire de la « dialectique » ancienne ou sur l’histoire de l’axiomatique » ancienne (comparaison Aristote/ Euclide). Depuis une vingtaine d'années, il construit une œuvre personnelle autour de la notion d’humanité.

 

Les Lundis de philosophie, lieu de libre recherche et de discussion

Depuis des années, l’engagement de Francis Wolff pour le renouvellement de la « philosophie générale » l’a conduit à ériger la simplicité des idées et la force des arguments en une méthode philosophique singulière et inspirante. Son séminaire Les lundis de la philosophie qu’il a fondé en 2004, a voulu renouveler l’idée de « philosophie générale » : les recherches actuelles y sont exposées et discutées, sans autre arme que des arguments, indépendamment de toute référence historique, de tout thème préétabli et de toute école constituée.
Une méthode « au rebours de ce que fait l’Université soumise à des programmes, qui sont, en particulier, en France, centrés sur l’histoire de la philosophie et l’étude des auteurs », explique Francis Wolff.

« Il m’a toujours semblé que l’ENS, qui est à la fois à l’intérieur de l’Université et aussi un peu en marge, était l’institution la mieux placée pour ce type de séminaire à la fois généraliste, expérimental, et ouvert au dialogue ».

Selon le philosophe, outre le défi lancé aux intervenants de renouer avec la vocation originaire de leur discipline, il s’agissait aussi de défendre une façon de discuter, elle-même argumentée et féconde, et proprement philosophique. Il explique : « nous nous fixons pour règle que les questions et objections à l’intervenant de la part du « répondant » (moi-même sauf lorsque c’est moi qui interviens) ou de la salle (en fin de séance) doivent porter elles aussi exclusivement sur ce qui a été explicitement soutenu dans l’intervention et non sur des concepts, opinions ou auteurs annexes. »

 

Des thématiques actuelles qui, par exemple, mènent à interroger la notion d’humanité

Les Lundis de la philosophie totalisent aujourd’hui plus de 290 séances, presque toutes enregistrées en audio sur le site de l’Ecole, savoirs.ens.fr. Une collection remarquable, accessible au plus grand nombre. Y sont intervenus 190 philosophes, dont Francis Wolff lui-même. Ce dernier se charge généralement au moins du premier et du dernier exposé de l’année. Il conseille notamment : « La dernière séance de l’année 2018-19 (celle du 8 avril 2019), je l’avais intitulée ironiquement Qu’y a-t-il donc ? parce que je pensais que c’était la toute dernière de ce séminaire. J’ai tenté d'y synthétiser un certain nombre de thèses que j’avais soutenues depuis mon livre Dire le monde (1997). J’ai prolongé finalement le séminaire pour un an ; il faudra donc que je trouve autre chose pour la vraie dernière séance de cette année, celle du 20 avril 2020 ». 

Le philosophe recommande aussi l’écoute d’une autre de ses séances récentes : la première de cette année, du 7 octobre 2019, intitulée Puissance et impuissance de la raison face au problème éthique où il reprend un des principaux problèmes qu’il aborde dans son dernier ouvrage, Plaidoyer pour l’universel, sorti en septembre 2019 (Editions Fayard) et troisième volet d’une trilogie consacrée à l’humanité, à lire en complément du podcast pour approfondir.

Dans cet essai, Francis Wolff développe l’idée que nous n’avons jamais été aussi conscients de former une seule humanité. Nous nous savons tous exposés aux mêmes risques : changement climatique, crise économique et écologique, épidémies, terrorismes. Mais l’universel est accusé de toutes parts : il serait oublieux des particularismes et des différences, en somme il serait trop universel. Ou paradoxalement, il ne le serait pas assez, il ne serait que le masque du plus fort : du patriarcat (tous les hommes, mais pas les femmes), de l’Occident (tous les hommes, mais seulement les Blancs), ou de l’anthropocentrisme (tous les hommes, mais pas les animaux).
Selon le philosophe, contre ces replis, il faut que les idées universalistes des Lumières retrouvent leur puissance mobilisatrice et critique.

 

L’universel aujourd’hui : un contenu semblable à celui des Lumières

« Je ne pense pas que le contenu de l’universel ait réellement changé par rapport aux Lumières du XVIIIe siècle. Il s’agit toujours de défendre l’humanité et la rationalité : l’humanité dans toute sa diversité, ce qui s’oppose d’une part à tous les replis identitaires, d’autre part à la globalisation uniformisatrice ; et la rationalité, dans ses deux dimensions, raison théorique (défense de la connaissance scientifique) et raison pratique (défense d’une éthique humaniste fondée sur l’égalité et la réciprocité). »

Selon lui, ce qui a changé, c’est le contexte et les critiques, souvent légitimes, que l’on a adressées à l’universel et qu’il définit ici :

  • Le contexte : l’idée de progrès, chère aux Lumières de jadis, et naguère encore porteuse d’espoir, est devenue suspecte. Elle était liée aux acquis sociaux, elle est désormais assimilée aux désastres causés par l'exploitation forcenée de la nature. A l’encontre de la vision prométhéenne des brillantes conquêtes de l’humanité, s’impose actuellement la vision sombre d’une humanité super-prédatrice et funeste.
  • Les critiques : il est vrai que les idées universalistes ont souvent dissimulé des intérêts particuliers, et servi de prétexte à la domination, la colonisation, l’exploitation. Aujourd’hui on l’accuse tantôt d’être trop universel (et d’exclure les femmes, les minorités, les non-occidentaux, etc.) ou de ne pas l’être assez (d’exclure les animaux ou les êtres naturels par exemple). Il faut répondre à toutes ces critiques, souvent pertinentes, et c’est un des objectifs premiers de ce livre.

Mais pour le philosophe, il en est un autre, plus ambitieux. « Trouver en l’être humain lui-même de quoi fonder l’éthique humaniste, et par exemple ce qu’on a appelé « l’universalité des droits humains », à une époque où il n’est plus possible de le fonder sur un Dieu transcendant ou sur une Nature immanente, ni même seulement sur l’idée de « droits ». C’est toute l’ambition de Plaidoyer pour l’universel : malgré tout, ne pas désespérer de l’humain. »