Transfuge

Exposition photographique de Hortense Raynal

"Être un transfuge du monde rural, pas si simple quand la brume de la campagne d’origine reste en travers de la gorge alors que l’on chemine rue d’Ulm. Comment accepter le fossé en soi ? À travers des photos et des récits de souvenirs ruraux, nous tentons de trouver la réponse." - Hortense Raynal
Dans la brume
Dans la brume © Hortense Raynal

 

"Je ne suis ni une enfant de la campagne, ni une intellectuelle de la ville. Je suis une riche avec des habitudes et des pensées de pauvre. Je ne serai jamais paysanne, mais peut-être philosophe imprégnée des relents d’un « ethos rural ». Je suis modelée par les lieux que je traverse et ne parviens à m’identifier à aucun. Entre deux âges, entre cent moissons, entre mille couleurs qui changent de sens selon le prisme utilisé, entre des dizaines de personnes si différentes qui ne sont pas moi, entre ces entités imaginaires qu’on appelle « ville » et « campagne », entre les poèmes rédigés il y a bien longtemps perchée sur la branche d’un cerisier et les papiers de recherches avec notes de bas de page et bibliographie … Je suis en mouvement perpétuel dans une gare qui ne m’emmènera nulle part. Il n’est pas question de dénoncer, de me trouver une identité, d’être mieux acceptée, de transmuer, d’apitoyer. Simplement, faire apparaître ce grand point d’interrogation qui ronronne au fond de mon ventre aux yeux de celleux qui n’ont jamais même eu à se poser la question ; transmettre."
Louise Déplaude

 

"L’été de mes 17 ans, mon oncle m’a embauché en renfort aux champs. J’ai rempli des caisses de laitues, renversé l’énorme chariot bleu bien trop lourd pour mes 50 kilos, j’ai pleuré, me suis coupé, chopé des ampoules grosses comme des grenouilles. Au fond, une certaine fierté : ma mère et mon père me félicitaient. Le soir, je prenais des bains à n’en plus finir pour me récompenser. En septembre, je ferais ma rentrée en licence de lettres modernes à l’université Stendhal. Une heure de trajet, le temps d’accuser la distance qui sépare mes deux mondes. Dès l’âge légal pour avoir un petit boulot, j’ai postulé dans les librairies grenobloises et me suis retrouvé, tout excité, au rayon « livres scolaires » de Gibert Joseph. La ville a toujours fonctionné sur moi comme un aimant. Depuis Paris, je cherche en permanence le regard, l’empathie, la main de celui ou celle qui saura comprendre mon déchirement intérieur."
Adrien Naselli

"Mes grand-parents et mon oncle ont été et sont agriculteurs/paysans, mais pas mes parents et encore moins moi. Que font les gens comme moi ? Ou plutôt, que fait-on des gens comme moi, qu'en fait la société ? Située dans l'intellect comme dans le concret - pas forcément le manuel car je ne suis pas vraiment douée pour fabriquer des choses, je n’ai pas eu directement l’héritage agricole, mais j'aime la nature, je ne peux me passer de son contact.
Je suis une sorte d'hybride du monde rural. Je garde beaucoup d’amour pour mon origine rurale, mais c’est un fait : ma vie est à Paris, où j’étudie (cette manière intransitive d’utiliser le verbe étudier est typique des couches moyennes sociales). De toute façon, je ne sais rien faire, ce que je croyais posséder - cet héritage rural - je ne le saisis pas, plus. Je ne sais que taper à l’ordinateur, rêver à des problématiques intellectuelles. De l’autre côté, je n’ai pas acquis toutes les armes, je n’ai pas tout le bagage social et culturel pour survivre de manière heureuse dans le milieu élitiste de mes études. Puis-je, veux-je réellement continuer ma trajectoire parisienne comme si je ne venais pas de là d’où je viens ? Puis-je continuer ainsi ? Y a-t-il un âge pour faire retour ? Je vais écrire et tout ce que j’écrirai aura l’odeur du foin, des prunes et des lapins."
Hortense Raynal

 

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Mis à jour le 22/5/2019