Le livre à l'ère du tweet
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Par Déborah Lévy-Bertherat, Nathan Naccache, Lénaïg Cariou et Sandra Lucbert

Par Déborah Lévy-Bertherat, Nathan Naccache, Lénaïg Cariou, et Sandra Lucbert.

Ecoutez la conférence donnée le 18 mai 2017 lors du séminaire Actualité Critique, séance introduite par Emmanuelle Sordet (Directrice des Bibliothèques de l'ENS) et Frédéric Worms (Philosophe et directeur - adjoint Lettres de l'ENS)

 

Les penseurs de la décadence moderne du champ esthétique (Nietzsche, Heidegger, et bien d’autres parmi ceux qu’Antoine Compagnon a nommés antimodernes) se heurteraient, avec Twitter, non plus à une simple théorie selon laquelle l’art occidental connaîtrait ses dernières heures, mais à des faits, considérés dans ce qu’ils ont de brut, de concret, de frappant : un internaute français passe en moyenne quatre heures par jour sur Internet (hors temps de travail) – soit le temps que les personnages de roman du XIXe siècle consacraient à la lecture -, 54,8 millions de Tweets ont été échangés au sujet de l’élection présidentielle en 2017…
C’est d’abord un changement technologique qui est ici en jeu : l’intitulé de la soirée d’Actualité Critique ne porte pas sur « La littérature à l’ère de Twitter », mais sur le livre à l’ère du tweet, nuance fort significative. Est en cause un support, un objet d’expression, plus qu’une modalité abstraite de création : le livre – contre le tweet. Le livre qui, pouvant s’étirer, s’allonger, osciller entre brevitas et amplificatio, n’en demeure pas moins un objet structurellement, essentiellement et fondamentalement lié à un art de la longueur, de la patience. Le livre comme outil de résonance, son écriture comme dépendant de la faculté, ô combien difficile, de mettre en page l’inspiration – non de la coucher sur le papier, mais d’étirer, jusqu’à leur paroxysme, des notations fragmentaires, des idées évanescentes, des impressions éphémères. Le Tweet comme le Satan de la littérature : le Tweet comme art de transformer le brouillon en œuvre, de faire passer l’opinion pour l’accompli, le superflu pour le parfait. Et pourtant, indéniablement, le Tweet comme l’envers de la littérature : il faudra ici revenir sur l’héritage, latent mais indéniable, du haiku. Et, plus encore, sur la proximité certaine entre le Tweet et ce que Barthes identifiait, dans son dernier cours au Collège de France, comme l’essence du romanesque, voire du littéraire : à savoir la notatio, le fragment, le haiku… Nous partirons donc de ce constat : Twitter marque une concurrence directe avec la littérature, et pourtant, s’il ne se réclame pas directement d’elle, il se situe sur sa voie. Si bien que nous avons ici affaire à une nouvelle concurrence : non plus celle que Platon définissait entre l’artiste et le philosophe – mais entre l’écrivain, l’artisan des livres (cf La Bruyère : c’est un métier que de faire un livre…) et le buzz -au sens anglais du terme – adolescent – au sens grec du terme – coextensif à l’ère du Tweet.

Le Tweet, en premier lieu, comme déclin de la littérature. Plusieurs arguments centraux, à commencer par le fait que Twitter, personne ne saurait le nier, ne place pas sur un piédestal la littérature, et ce pour deux raisons : premièrement parce que Twitter, reposant sur le tissage d’un réseau virtuel et défini comme démocratique, instaure une horizontalité de la parole. La seule hiérarchie possible n’est pas la qualité de l’analyse, la beauté du style, mais le nombre de likes ainsi que de retweets. Inutile de s’étonner, de fait, que ce soient Lady Gaga, Katy Perry, et Justin Bieber qui se partagent le podium des comptes Twitter les plus consultés (plutôt que Houellebecq, Régis Debray, Annie Ernaux…). Mais il y a un autre aspect du problème, qu’il nous incomberait d’étudier de manière plus scolaire : qu’à ce changement technologique -analysable depuis une perspective médiologique – est consubstantielle une transformation civilisationnelle. Ce serait la fin, à défaut de la littérature, non seulement du Livre, mais encore et surtout du Texte – conçu comme espace de tissage. Plusieurs mutations structurelles en témoignent : 1) la mort progressive et lente de l’auteur : sur Twitter, l’auteur répond, dialogue à égalité avec ses interlocuteurs. Sur Twitter, l’auteur comme instance tend à disparaître, soumis à l’injonction d’un format à la fois castrateur et garant de superficialité (on se reportera alors au numéro des Cahiers de Médiologie consacré à la différence entre route et réseaux). Sans parler de l’écriture du livre philosophique, ou de l’essai, impossible à réduire au cadre de 140 caractères. 2) Sur Twitter, nous assistons à une démocratisation, fondamentalement néfaste dans une perspective nietzschénne, de la création : si l’auteur n’existe plus, tout le monde en est devenu un. On s’intéressera, en élargissant un peu le champ du problème, au fait que certaines personnes, ayant acquis leur notoriété à travers les réseaux sociaux, aient eu des prétentions littéraires, auréolées d’un succès quantitatif (Nabilla qui, au salon du livre dernier, a fait de l’ombre à un certain nombre d’écrivains qui, en comparaison, étaient mineurs…). Pour pasticher et détourner Hölderlin, ce n’est plus l’homme qui habite le monde en poète, mais les hommes qui, après avoir tué le poète, s’efforcent d’en faire revenir l’idole, s’acharnent à le remplacer en masse par la danse macabre de leurs productions bourdonnantes.

Bibliographie recommandée par la Bibliothèque de l'ENS:

Le livre à l'ère du tweet

Baccino, Thierry

La lecture électronique

Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 2004

 

Balle, Francis

Les médias : de Gutenberg à Twitter

Paris : P.U.F, 2012

 

Benhamou, Françoise

Le livre à l'heure numérique : papiers, écrans, vers un nouveau vagabondage

Paris : Éd. du Seuil, 2014

 

Bessard-Banquy, Olivier

L'industrie des lettres étude sur l'édition littéraire contemporaine

[Paris] : Pocket, 2012

 

Bon, François

Après le livre

[Paris] : Éd. du Seuil, 2011

 

Carrière, Jean-Claude

N'espérez pas vous débarrasser des livres / Jean-Claude Carrière & Umberto Eco ; entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac.

Paris : B. Grasset, 2009

 

Casati, Roberto

Contre le colonialisme numérique : manifeste pour continuer à lire / Roberto Casati ; traduit de l'italien par Pauline Colonna d'Istria.

Paris : Albin Michel, 2013

 

Chartier, Anne-Marie

Discours sur la lecture : 1880-2000 / Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard ; avec la collaboration de Emmanuel Fraisse, Martine Poulain et Jean-Claude Pompougnac.

Paris : BPI-Centre Pompidou : Fayard, 2000

 

Colloque international sur le document électronique (17 ; 2014 ; Fès, Maroc)

Livre post-numérique : historique, mutations et perspectives (CiDE. 17) : [actes du 17e Colloque international sur le document électronique, 19-20 novembre 2014, École ESISA (Fés, Maroc)] / [organisé par CiTU Paragraphe, IDEFI Creatic, Université Paris 8, GERiiCO, Université de Lille et, ESISA, Fés, Maroc] / sous la direction de Khaldoun Zreik, Ghislaine Azemard, Stéphane Chaudiron,... [et al.]

Paris : Europia, 2014

 

Darnton, Robert

Apologie du livre : demain, aujourd'hui, hier / Robert Darnton ; traduit de l'anglais par Jean- François Sené

[Paris] : Gallimard, impr. 2010, cop. 2011

 

Grafton, Anthony Thomas

La page de l'Antiquité à l'ère numérique : histoire, usages, esthétiques / Anthony Grafton ;

traduit de l'anglais par Jean-François Allain ; [préface Henri Loyrette]

Paris : Hazan : Louvre éd., 2015

 

Lectures et lecteurs à l'heure d'Internet : livre, presse, bibliothèques / sous la direction de Christophe Evans

Paris : Ed. du Cercle de la librairie, 2011

 

Lire dans un monde numérique : état de l'art / Claire Bélisle, Philippe Bootz, Raja Fenniche,...

[et al.] ; [sous la direction de Claire Bélisle]

Villeurbanne : Presses de l'ENSSIB, 2011

 

Le livre numérique au présent : pratiques de lecture, de prescription et de médiation / sous la direction de Fabrice Pirolli

Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2015

 

Observatoire national de la lecture (France)

Lecture et technologies numériques : enjeux et défis des technologies numériques pour l'enseignement et les pratiques de lecture / Ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, Observatoire national de la lecture ; [ouvrage coordonné par Jean-François Rouet, Bruno Germain, Isabelle Mazel] ; Claire Bélisle, Jean- Michel Boucheix, Bruno de Cara... [et al.]

[S.l.] : SCÉRÉN-CNDP : Savoir lire, 2007

 

Où va le livre ? / Cécile Boulaire, Alban Cerisier, Roger Chartier... [et al.] ; direction Jean- Yves Mollier

Paris : la Dispute, 2007

 

L'outre-lecture : manipuler, (s')approprier, interpréter le Web / Franck Ghitalla, Dominique Boullier, Pergia Gkouskou-Giannakou... [et al.]

Paris : Bibliothèque publique d'information, 2003

 

Paquienséguy, Françoise.

Lectorat numérique aujourd'hui : pratiques & usages : résultats d'enquête 2011-2013 / Françoise Paquienséguy et Mathilde Miguet

Paris : Editions des Archives contemporaines, 2015

 

Prost, Bernard

Le livre numérique / Bernard Prost, Xavier Maurin, Mehdi Lekehal ; avec la participation de Bruno Anatrella

Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2013

 

Read, write book : le livre inscriptible / textes réunis par Marin Dacos

Marseille : Cléo, 2010

 

Sarzana, Jean.

Impressions numériques : quels futurs pour le livre ? Jean Sarzana ; avec Alain Pierrot ; préface de Jean-Claude Carrière.

Paris : les Éd. du Cerf, 2011